• «C'est contre le cinéma que le cinéma doit se faire. En particulier s'il veut, au sein du nouveau monde des images, incarner le plus précieux, le plus vital : la liberté de penser, d'inventer, de chercher, d'errer et de se tromper, en somme d'être l'antidote.» Olivier Assayas Constat fait de l'absence de pensée théorique du cinéma contemporain et de l'effacement de la cinéphilie, que nous reste-t-il pour penser ce que l'on persiste à appeler le septième art? Penser, c'est-à-dire donner du sens aux pratiques des réalisateurs, dépasser la fragmentation et la dépersonnalisation de leur oeuvre dans l'industrie des flux numériques... et justifier aussi qu'on puisse encore résister à l'attraction des plateformes au nom d'un cinéma indépendant et libre, avec l'éthique et les fins qui lui sont propres.

  • Pour les dictionnaires, Kenneth Anger se situe quelque part dans la rubrique " cinéma expérimental ", figure de l'underground américain, avec à ses côtés Andy Warhol, et il reste davantage connu pour son récit scandaleux, Hollywood Babylone, paru en 1959 chez Pauvert.
    Dans sa filmographie pourtant, plusieurs titres sont devenus des films-cultes : Inauguration of the pleasure Dome (1956), rituel érotico-mythologique à la manière de ceux qu'organisait au début du siècle le Mage Aleister Crowley dans son abbaye sicilienne ; Scorpio Rising (1963), mi-document mi-fiction sur les milieux des motards new-yorkais, sur fond de pop music ; Invocation of my Demon Brother (1969), tourné à San Francisco et monté à Londres sur une musique de Mick Jagger.
    Kenneth Anger est le premier cinéaste à avoir transcrit frontalement à l'écran les fantasmes homosexuels. Remarqué lors d'un voyage à Paris par Cocteau, il a travaillé quelque temps en France, toujours en butte à al censure américaine. En 1996, une rétrospective de ses films à Paris, a permis à toute une partie de la critique de prendre la mesure de son oeuvre. Pour Olivier Assayas, nul doute que Kenneth Anger est un maillon indispensable pour comprendre le cinéma contemporain.
    Tout son cinéma est traversé par la question de la magie du cinéma et des rituels par lesquels elle advient ou au contraire disparaît des images.
    Cet Eloge de Kenneth Anger trouve sa place dans l'itinéraire d'Olivier Assayas, qui fut critique aux Cahiers du cinéma avant de devenir réalisateur, ente autre, de Fin août, début septembre, de L'eau froide. Il s'en explique ainsi dans la préface de cet ouvrage : " Il y a une sorte de triptyque, Irma Vep (le film), Eloge de Kenneth Anger (le livre) et enfin HHH.
    Le documentaire que j'ai consacré à Hou Hsiao-Hsien, qui sont trois moments d'une réflexion sur le cinéma ; pas le cinéma avec une majuscule, mais le cinéma avec une minuscule, celui plus modeste d'une pratique individuelle, et les questions très singulières qu'il pose à l'existence consciente et inconsciente de chacun ".

  • Articles, scénarios, essais, journal, Olivier Assayas n'a jamais cessé d'écrire : sur ses goûts et sa pratique du cinéma, sur la peinture, la musique, les années 1970, sur ses voyages...
    Écrit entre 1980 et aujourd'hui, chacun des textes composant ce recueil retrace une expérience aussi vitale qu'intime, une recherche qui passe tout d'abord par des rencontres. Pas seulement des rencontres de cinéma - Ingmar Bergman, Hou Hsiao-hsien, Maggie Cheung, Jean-Pierre Léaud - mais des présences assez fortes pour le guider, pour le hanter.
    Fassbinder, Visconti, Warhol, Cassavetes, Bacon et Debord, Godard et le cinéma d'Asie dont il a été l'un des tout premiers explorateurs sont autant de repères dans un parcours solitaire, toujours aimanté par les pôles les plus vivants, les plus neufs de la création contemporaine. Dût-il les chercher jusqu'en Chine ou au plus profond de lui-même, en quête d'une modernité qui nourrit à ses yeux le cinéma, « art qui se manie, c'est le moins qu'on puisse dire, les mains dans le cambouis, art du romanesque et donc de la souillure du monde, et par là même, de la vie ».

  • Titre en forme d'énigme pour un récit à la première personne où Olivier Assayas revient sur ses années de formation.
    C'est à Alice Debord qu'Assayas a ressenti le besoin de s'adresser ; Alice Debord avec qui il a tissé des rapports de travail et d'amitié depuis la disparition de Guy Debord afin que son oeuvre cinématographique continue à exister, à être diffusée.
    Mais quel lien secret relie ce cinéaste né à la mi-temps du XXème siècle, enfiévré de politique, acharné de musique rock et qui voulait devenir peintre, à un auteur situationniste oe
    Comment tout simplement continuer à vivre au beau milieu des années soixante-dix quand tout paraissait fini ? Parcours pour le moins paradoxal que celui d'Olivier Assayas qui, pour atteindre le cinéma, prend appui d'un côté sur les écrits situationnistes et de l'autre sur le renouveau de la scène musicale avec le mouvement du punk rock .
    « Depuis que j'ai lu « La Société du spectacle », j'ai adopté ce livre comme point de départ, comme ground zero de ma compréhension du monde en général et de la société où je vis en particulier ; je n'en ai pas trouvé de plus convaincant, ni avant, ni depuis. » (...)
    « Le punk rock, à sa façon, a été historique, établissant au nom de la destruction et des pouvoirs du négatif la table rase à partir de laquelle le neuf pourrait progressivement se construire. »
    « Ce qui me préoccupait alors et toujours, c'était le cinéma.(...) Il m'est apparu qu'il pouvait y avoir un travail collectif, non aliéné. Faire un film était une aventure, un jeu où chacun avait sa part, où chacun pouvait mettre son talent propre, ses convictions, son énergie en échange de l'intensité des moments d'une vie réellement vécue. »
    A partir de cette lettre en forme de journal intime se dessinent des pistes autour d'une question à caractère universel qui garde toute sa part de mystère « comment devient-on cinéaste » oe
    Gageons que la force et la sincérité qui se dégagent de ce texte susciteront chez de nombreux jeunes gens aimantés par le cinéma des « lettres à Olivier Assayas ».

  • Olivier Assayas incarne depuis plus de 25 ans ce que le cinéma français possède de plus énergique et de plus inventif. Créateur de formes, ouvert sur la diversité du monde et en même temps inscrit dans une histoire longue, Olivier Assayas a en 15 films (Désordre, L'Eau froide, Irma Vep, Fin août début septembre, Les Destinées sentimentales, Demonlover, Clean, L'Heure d'été, Carlos, Sils Maria...) affirmé une oeuvre exigeante et qui séduit pourtant de vastes publics, en France et dans le monde. Mais s'il est cinéaste dans toutes les fibres de son être, c'est en étant aussi fin connaisseur des musiques de son temps et amateur érudit d'art plastique, voyageur et écrivain, observateur de son époque et héritier d'une riche trajectoire familiale dont les racines plongent dans l'aristocratie hongroise, la diaspora du Moyen-Orient, les exils, la Résistance et la proximité avec une intelligentsia cosmopolite qui a fait l'Europe moderne. Critique aux Cahiers du cinéma dans les années 1980, il avait contribué à ouvrir la cinéphilie aux nouveaux films de genre et aux innovations de Hollywood, et été l'un des premiers grands ambassadeurs en Occident des nouveaux cinéma d'Asie, avant de jouer un rôle majeur dans la reconnaissance d'avant-garde cinématographiques incarnées par Kenneth Anger ou Guy Debord.
    Au fil d'une conversation au long cours avec Jean-Michel Frodon, critique et journaliste, ancien responsable des pages " cinéma " du Monde et ancien directeur de la rédaction des Cahiers, Olivier Assayas partage avec verve et générosité une expérience et une réflexion uniques sur son propre parcours personnel et professionnel, mais aussi sur l'état du monde actuel et de la place qui occupe le cinéma contemporain.

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